Les responsables se cachent derrière un permis d’élagage et le manque de place dans le cimetière, alors que les activistes dénoncent un « massacre environnemental ».

Une affaire d’abattage massif d’arbres dans le village de Kfarremane, caza de Nabatiyé (Sud), a fait scandale ces derniers jours dans les médias et sur les réseaux sociaux. Les photos et vidéos montrant plusieurs arbres abattus, apparemment âgés, dans un cimetière dans la place du village ont suscité la colère d’habitants et de nombre d’activistes, qui ont qualifié cette action de « massacre environnemental ».

Que s’est-il réellement passé ? Le flou persiste autour de l’affaire et les versions se multiplient, mais la seule certitude à ce stade est que le waqf chiite a reçu un permis d’élagage et d’abattage d’un nombre d’arbres précis du ministère de l’Agriculture. Cela a été effectivement confirmé par une source officielle proche du dossier qui précise à L’Orient-Le Jour que « la demande concernait des ficus, arbres non protégés par la loi ». « Or le ministère a reçu des plaintes et a constaté que les arbres abattus sont en fait des pins, des cyprès et des eucalyptus », souligne cette source qui précise qu’un procès-verbal a été dressé et que le dossier a été transféré à l’avocate générale chargée des dossiers d’environnement du Sud.

Mahmoud Salamé, fils du vice-président de la municipalité de Kfarremane, a suivi de près l’affaire dès le début. C’est lui qui a porté plainte auprès du ministère de l’Agriculture lorsqu’il a découvert qu’une trentaine d’arbres ont été abattus. M. Salamé nous affirme que « le waqf a obtenu un permis d’élagage et d’abattage de 9 ficus et de 3 eucalyptus ». « Avec le début des travaux, j’ai remarqué que des erreurs étaient commises, dit-il. J’ai alors contacté le directeur du département des forêts au Liban-Sud qui est tout de suite entré en contact avec le ministère, demandant que les travaux soient provisoirement arrêtés. Des représentants du ministère ont alors été envoyés sur place et ont précisément délimité les arbres à élaguer et ceux à abattre, ainsi que la manière de procéder dans les différents cas. Cela en présence du cheikh Ghaleb Daher (responsable du waqf) et de la police municipale. »
Or, selon Mahmoud Salamé, le waqf n’a pas respecté les consignes du ministère et a procédé à l’abattage de la trentaine d’arbres centenaires du cimetière du village. « Les responsables concernés ont profité des deux jours de tempête et ont procédé tôt le matin pour commettre ce crime sans attirer l’attention des villageois », s’indigne M. Salamé. « J’ai pleuré en voyant ce massacre », lâche-t-il amèrement.

Mahmoud Salamé raconte qu’il a alors contacté le ministère de l’Agriculture, qui s’est rendu sur place et a dressé un procès-verbal. « Nous prions le juge de prendre une décision ferme qui dissuadera tout futur crime de ce genre. En ce qui me concerne, je ne laisserai pas tomber l’affaire », conclut-il.

Interrogé sur la question, le cheikh Ghaleb Daher, imam et responsable du waqf chiite du village, et donc premier concerné dans cette affaire, a nié en bloc ces accusations tout en dénonçant les médias pour avoir publié une version complètement déformée de l’histoire en le faisant passer pour « un ennemi de l’environnement ». « Nous avons procédé dans le cadre de la loi et aucune erreur n’a été commise, souligne-t-il. Nous avons élagué les arbres conformément au permis obtenu par le ministère. Les branches de ces arbres s’étaient beaucoup trop répandues jusqu’au point d’abîmer et de casser les vitres des voitures passant sur la route près du cimetière. »

Le cheikh Daher assure que nombre d’habitants proches du cimetière s’étaient plaints de l’expansion exagérée des branches de ces arbres devenus un abri de chauves-souris et d’insectes, selon eux. Il précise pourtant que quelques arbres qui abîmaient les tombeaux ainsi que certains arbres secs et malades ont été coupés et que les cèdres et autres arbres sains ont été conservés.

« Comment suis-je censé trouver de la place pour enterrer des défunts comme il se doit sans toucher à une seule branche d’arbre ? Qui peut accepter que le tombeau de son proche soit complètement abîmé par le tronc et les racines d’un arbre mal entretenu ? » s’indigne-t-il.

Ghaleb Daher fait ainsi référence au manque de place dans les cimetières de Kfarremane, comme c’est fréquemment le cas dans les villages où la démographie a explosé avec les années. « Je ne sais si ces personnes qui ont livré aux médias une version déformée de l’histoire ont des considérations politiques, mais ce n’est pourtant pas la première fois que l’on élague des arbres au village », lâche-t-il, sans plus de précisions. Le religieux, qui tient à rappeler que « le cimetière n’est pas un jardin public », assure aussi que des pins seront plantés autour du lieu, comme cela se fait dans les sites « modernes ».

L’argument du manque de place au cimetière ne convainc pas les activistes. Pour Mahmoud Salamé, les travaux n’étaient pas nécessaires et ne dégagent pas de places supplémentaires au cimetière. Il indique qu’un permis de réalisation d’un nouveau cimetière a été obtenu il y a deux mois, ce que confirme le cheikh.

Le journaliste Kamel Jaber, originaire de Kfarremane, contacté par L’Orient-Le Jour, précise par ailleurs que pour créer des places supplémentaires dans le cimetière, il est de toute évidence nécessaire d’abattre et d’arracher complètement des arbres. Autrement dit « les responsables concernés ont planifié, dès le début, de commettre ce crime et se sont cachés derrière un permis d’élagage pour détruire ainsi l’un des derniers espaces verts du village », dénonce-t-il.

Soupçons de vente du bois

De son côté, le président du conseil municipal de Kfarremane, Hayssam Abou Zeid, confirme qu’il y a bel et bien eu « une erreur », mais estime qu’elle est probablement le fait des ouvriers en charge du projet. « Le cheikh n’était sans doute pas au courant de l’erreur commise par les travailleurs qu’il avait chargés de l’élagage », dit-il. Il ajoute que les policiers municipaux s’assurent de l’arrêt des travaux jusqu’à la décision du parquet environnemental.

Commentant l’argument du manque de places, M. Abou Zeid confirme que tous les permis requis ont été accordés par les ministères concernés pour la réalisation d’un nouveau cimetière sur un terrain appartenant à l’État, et grâce à de nombreux dons.

Pour leur part, les activistes se demandent si derrière ces « erreurs », il n’y a pas une volonté de vendre le bois coupé, qui coûte aujourd’hui très cher car très prisé dans un marché où les prix du mazout ont flambé. Le cheikh Ghaleb Daher dément vigoureusement et dénonce une fois de plus des calomnies à son encontre.

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