En cette journée internationale de la Biodiversité (22 mai), nous entamons une série d’articles sur les espèces menacées d’extinction au Liban, elles sont dix et sont mises sur la liste rouge de l’IUCN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature : http://www.iucnredlist.org). Chaque article va aborder une de ces espèces (Plantes, insectes, reptiles, oiseaux) qu’on ne verra peut-être plus jamais si on ne prend pas des mesures pour les sauver.

Avant de commencer cette série, il serait peut être utile de s’arrêter un moment et de relire le discours de Seattle datant de 1854…, bien avant que les mots comme « Environnement » ou « Ecologie » ou « Destruction des habitats » ou «  Pollution » ou « Réchauffement climatique » soient apparus dans notre langage quotidien. Seattle était un chef indien des tribus Dumawish et Suquamish et est venu à Washington pour exprimer son refus de vendre les territoires indiens au gouvernement des États-Unis (peu importe les controverses sur la mystification et la falsification de ce discours par la suite). Nous pouvons rencontrer à travers ce discours des phrases presque prophétiques dont notre état actuel est la traduction et le triste reflet. Nous pouvons lire des passages comme « Il n’y a pas d’endroit paisible dans les villes de l’homme blanc. Pas d’endroit pour entendre les feuilles se dérouler au printemps, ou le froissement des ailes d’un insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et ne comprends pas. Le vacarme semble seulement insulter les oreilles. Et quel intérêt y a-t-il à vivre si l’homme ne peut entendre le cri solitaire de l’engoulevent ou les palabres des grenouilles autour d’un étang la nuit ?».  Ou une autre phrase : « Nous savons au moins ceci : la terre n’appartient pas à l’homme ; l’homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent. Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. La sève qui coule dans les arbres transporte les souvenirs de l’homme rouge. ».

Effectivement, en 2017, nous commençons à récolter ce qu’on a fait à la Terre,  en croyant qu’elle est notre propriété privée, en ignorant qu’avant de commander la nature, il faut déjà lui obéir, que provoquer l’extinction d’une seule espèce constitue une menace de tout l’équilibre écologique d’un écosystème.

Prenons l’exemple de la micromérie libanaise (Clinopodium libanoticum ou Micromeria libanotica), espèce endémique du Liban classée par quelques références dans le genre Micromeria de la famille des lamiacées (le genre micromeria comporte 90 espèces) et par d’autres références dans le genre Clinopodium, également de la famille des lamiacées. Les lamiacées sont des dicotylédones appartenant aux plantes à fleurs ou angiospermes et comportent 210 genres et 6000 espèces (en majorité des plantes aromatiques comme la sarriette, le thym, la sauge, la mélisse, la menthe, le basilic etc…). La micromérie fleurit en juin-septembre (fleurs roses et mauves), a des feuilles étroites et allongées de couleur verte et couvertes de poils pour réduire la perte en eau et lutter contre les herbivores.

Cette plante est aussi médicinale, reconnue traditionnellement pour ses vertus guérisseuses par les villageois. On lui attribue des effets stimulants du système digestif, atténuants les maladies respiratoires et surtout des effets protecteurs contre les oxydations cellulaires responsables du vieillissement.

Aujourd’hui, on la trouve dans les versants Est bien ensoleillés  des montagnes rocheuses (d’où son nom en arabe الشميسة ) du Mont-Liban, du Bekaa  et de l’Anti-Liban. Les études écologiques de la distribution géographique de la population globale de cette espèce, menées en 2012, estime que la densité est d’environ 440, 000 individus/Km2 dans les aires de répartition où elle est présente.

Bien qu’elle supporte la sècheresse, cette espèce est menacée par le réchauffement climatique. En fait, cette espèce est plus sensible aux évènements de sécheresse extrême qu’aux moyennes de précipitations annuelles. Or la fréquence de ces évènements sont prévus d’augmenter. Les modèles de végétation prédisent qu’une seule exposition à une vague de sécheresse extrême peut réduire la taille de la population d’une façon drastique. En plus des menaces du changement climatique, cette espèce est menacée par le surpâturage des chèvres et la fragmentation des habitats causée essentiellement par les carrières sauvages qui détruisent nos montagnes sans aucun contrôle.

La fragmentation de l’habitat aboutit à l’isolement reproductif. En termes simples, quand une population est fragmentée en sous-populations séparées par des barrières géographiques qui les isolent complètement (par les carrières, la construction de routes, l’urbanisation), l’échange de gènes entre les sous-populations est arrêtée, c’est-à-dire, les individus d’une sous-population donnée ne peut plus faire de la reproduction avec les individus d’une autre sous-population. Les grains de pollen ne peuvent pas être transférés sur des longues distances et les graines aussi. Cet isolement cause une diminution importante de la variabilité génétique (puisque les individus se reproduisent entre eux sans apport de gènes d’une autre sous-population) et une augmentation de la dispersion d’allèles récessifs dans la population et qui sont en général défavorables à la croissance et à la survie.

Nous pouvons nous demander s’il existe des mesures de conservation de cette plante. Malheureusement non… il n’existe aucune stratégie claire pour préserver au moins les régions où elle existe comme interdire les carrières ou limiter le surpâturage. Néanmoins, cette espèce peut bénéficier de la protection des réserves naturelles comme celle de Horsh Ehden ou celle des Arz Bcharreh. Pourtant, des zones dites « Zones de plantes protégées » peuvent être établies dans le Mont Makmel et Sannnine-Knaisseh sans beaucoup de difficultés pour conserver sa présence et limiter les menaces d’extinction.  Bien évidemment, des mesures pour limiter le changement climatique sont aussi à adopter.

Il est triste de penser que dans un siècle par exemple,  on ne trouvera plus la micromérie dans nos montagnes, et nous répéterons ainsi avec le chef Seattle «Nous ne comprenons pas lorsque les bisons sont tous massacrés, les chevaux sauvages domptés, les coins secrets de la forêt chargés du fumet de beaucoup d’hommes, et la vue des collines en pleines fleurs ternie par des fils qui parlent. Où est le hallier ? Disparu. Où est l’aigle ? Disparu. »

 

Références :

  • http://www.iucnredlist.org/details/203574/0
  • Conservation Guideline for Medicinal And Aromatic Plants (MAPs) in Lebanon. GEF-UNDP-LARI, 2013
  • Chimiotypes de plantes communes au Liban du Genre Origanium et du Genre Micromeria (Lamiaceae). Christo Hilan, Rabiha Sfeir et Souad Aitour. Lebanese Science Journal, Vol. 12, No. 1, 2011

 

Pin It on Pinterest

Share This